Table des matières
Au niveau national, Rennes constitue un bastion socialiste stable et dominé par une coalition de gauche au pouvoir municipal depuis les années 1970. Il s’agit aussi d’une des villes les moins inégalitaires de France et sa métropole, une des moins pauvres et ségrégées (Pasquier et Tellier, 2020). C’est cependant dans la ville-centre de la métropole que la pauvreté se concentre, notamment pour les jeunes, et que les inégalités de revenus sont les plus importantes. Cette planche se propose d’observer comment ces tensions et inégalités sociales se traduisent dans les urnes, par l’analyse localisée des résultats électoraux du premier tour du scrutin présidentiel 2022 à l’échelle fine des bureaux de vote.
Quelle dynamique électorale à Rennes au regard de la situation nationale ?
1À l’image de la Bretagne, la ville de Rennes est caractérisée par un vote d’extrême droite faible, de sorte qu’au second tour en 2017, Rennes était, après Paris, la ville de plus de 100 000 habitant·es où Marine Le Pen obtient son résultat le plus bas. En 2022, la candidate du Rassemblement National réalise dans la ville un score trois fois moins important que nationalement (figure 1)1. De même, les autres candidat.es d’extrême droite (Éric Zemmour et Nicolas Dupont-Aignan) et de droite (Valérie Pécresse) réalisent des scores inférieurs à leur moyenne nationale. À l’inverse, Emmanuel Macron réalise un score légèrement supérieur à celle-ci, mais ce sont surtout les candidat·es de gauche qui se démarquent en obtenant des scores supérieurs, voire très largement supérieurs à leurs résultats nationaux. C’est notamment le cas de Jean-Luc Mélenchon (26,9 % des inscrits à Rennes contre 15,2 % nationalement, soit 11 points de plus) qui arrive en tête, et secondairement de Yannick Jadot (+ 3,9 points) voire d’Anne Hidalgo.
Figure 1 : Rennes, « bastion » du vote J.-L. Mélenchon et « terre de mission » du vote M. Le Pen
Source : Ministère de l'Intérieur, données 2022
À Rennes, l’abstention s’élève à 24,7 % des électeurs inscrits, la moyenne nationale s’établit à 26,3 %
2Ces discordances entre les résultats nationaux et ceux de la ville de Rennes sont à l’image de résultats observés plus largement dans les espaces urbains centraux. Le vote en faveur de J.-L. Mélenchon est par exemple un vote qui se concentre davantage dans les grandes villes et les zones denses (Giblin, 2022). Ainsi, les espaces urbains centraux en concentrant, à la fois, les groupes sociaux les plus dotés et les moins dotés en capital culturel et économique se présentent comme des contextes électoraux particuliers. Ce sont en effet les structures sociales des espaces et non les espaces eux-mêmes qui expliquent les comportements électoraux.
3Ces résultats à l’échelle de la ville ne doivent cependant pas masquer la diversité des comportements électoraux à l’échelle des 105 bureaux de vote rennais. L’analyse 2 permet de mettre en évidence huit profils-types de bureaux de vote, distingués en fonction des combinaisons de votes exprimés en faveur de chaque candidat·es (figure 2).
Quelles combinaisons des résultats électoraux ? Focus sur les multiples associations à Rennes.
4Les huit profils-types peuvent être regroupés en trois groupes, décrivant le paysage électoral rennais : des profils marqués à droite dans les espaces centraux et du nord-est [D1 et D2], des profils marqués plutôt à gauche dans les espaces intermédiaires [G1, G2, G3], et enfin des profils où prédominent l’abstention et les périphéries de l’espace électoral dans les espaces urbains périphériques et populaires [AP1, AP2, AP3].
Figure 2 : La mosaïque électorale rennaise en 2022 à l’échelle des bureaux de vote
Sources : Ministère de l'Intérieur, données 2022 ; Open data Rennes Métropole
Dans les bureaux de vote du profil-type D1 (bleu foncé sur la carte), le vote en faveur de V. Pécresse s’élève en moyenne à 7,2 %, tandis qu’en moyenne il est de 2,8 % dans la commune. Les nuances de gris soulèvent la prédominance d’un vote en faveur d’un·e candidat·e dans les bureaux de vote concernés. Plus le gris est foncé, plus la sur-représentation de ce vote dans les bureaux est importante.
Autour du parc du Thabor, les espaces les plus aisés favorables à la droite
5La particularité du premier ensemble [classes D1 et D2] repose sur la prépondérance des votes en faveur de la droite (E. Macron et V. Pécresse) et de l’extrême droite identitaire (E. Zemmour) dans les espaces centraux et du nord-est de la ville.
6Le profil-type D1 est celui dans lequel s’exprime la surreprésentation la plus forte des votes en faveur de V. Pécresse (+4,4 points par rapport à la moyenne communale), E. Zemmour (+3,4 points), puis E. Macron (+7,7 points). Il s’agit d’espaces situés au nord du parc Thabor, qui accueillent la proportion la plus élevée des habitant·es situé·es en haut de la hiérarchie socioprofessionnelle et scolaire (tels que les travailleur·euses indépendant·es et chef·fes d’entreprise, les cadres et professions intellectuelles supérieures, les diplômé·es de l’enseignement supérieur) et résidentielle (surreprésentation de propriétaires). La spécificité de ces espaces renvoie à la figure des beaux quartiers marqués par la présence de grandes maisons de ville et appartements anciens et historiques, appropriés par les classes supérieures où prévalent capitaux économique et culturel.
7Par ailleurs, les bureaux de vote du profil D2 sont relativement similaires en termes de composition sociologique, mais il s’agit d’un électorat plus jeune, plus récemment installé et plutôt locataire du parc privé, caractérisés par une tendance à droite moins prononcée.
Entre prédominance et diversité du vote à gauche dans des quartiers traversés par des phénomènes d’embourgeoisement
8Dans le deuxième ensemble [profils-types G1, G2, G3] s’imposent des configurations électorales marquées par une surreprésentation de votes à gauche de l’espace électoral, principalement dans les espaces intermédiaires du sud et de l’ouest de la ville.
9Les bureaux de vote G1 et G2 (où dominent notamment les votes en faveur de J.-L. Mélenchon, Y. Jadot), sont localisés principalement dans des quartiers traversés par un phénomène d’embourgeoisement, conséquence du dynamisme et de l’attractivité de la ville, de différents projets d’aménagement ou encore de la forme du bâti (par exemple dans le quartier Sud-Gare, composé de maisons individuelles, mitoyennes et bénéficiant du projet EuroRennes, l’ouest du quartier Saint-Martin et le réaménagement des Prairies Saint-Martin offrant un cadre de vie recherché des jeunes familles, etc.3). Ainsi, en termes de composition sociologique, ces quartiers accueillent une proportion élevée d’habitant·es issu·es de milieux sociaux favorisés, statistiquement plus jeunes et diplômé·es (avec une présence plus forte de cadres, de professions intellectuelles supérieures et de professions intermédiaires), locataires et installé·es dans le parc privé depuis peu, renvoyant à une population de jeunes actifs dotée en ressources économiques mais surtout culturelles.
10Une inversion s’opère avec le profil type G3, composé de bureaux de vote localisés aux franges externes de la ville-centre. Ils se distinguent d’un point de vue sociologique : les habitant·es y sont plus âgé·es, propriétaires de leur logement, installé·es depuis quelques années et appartiennent à des catégories sociales relativement plus populaires et moins diplômées (surreprésentation d’ouvrier·ères, d’employé·es, et de professions intermédiaires). Dans les urnes, cela se caractérise par des scores plus élevés pour le vote blanc, suivi des votes en faveur de F. Roussel, A. Hidalgo et M. Le Pen.
L’abstention et les périphéries de l’espace électoral : des tendances plus fortes dans les quartiers davantage fragilisés et populaires
11Le troisième ensemble [profils-type AP1, AP2, AP3] se localise dans les espaces les plus populaires, aux périphéries de la ville.
12La spécificité de la classe AP3 repose sur la forte surreprésentation de l’abstention (+13 points par rapport à la moyenne communale). Géographiquement, cette configuration électorale s’affirme dans trois quartiers prioritaires de la ville (Villejean, Le Blosne et Maurepas) ainsi que dans des bureaux de vote à leur proximité, notamment dans le quartier Villejean-Beauregard. Ce sont des quartiers qui accueillent les proportions les plus élevées d’habitant·es appartenant aux fractions les plus dominées sur le plan résidentiel (surreprésentation d’habitant·es locataires du parc social), sur le plan socio-professionnel avec une surreprésentation d’habitant·es occupant un emploi précaire (en CDD, intérim), de chômeur·euses, d’ouvrier·ères et employé·es, et enfin sur le plan scolaire (surreprésentation d’habitant·es peu diplômé·es). Ce constat rejoint une dynamique nationale : la géographie de l’abstention se localise, entre autres, dans les quartiers populaires de grands ensembles des métropoles dynamiques (Rivière, 2022). En effet, la participation électorale, en étant identifiée comme liée aux différentes ressources économiques, culturelles et sociales détenues par les individus, est présentée comme le reflet de certaines inégalités sociales (Braconnier, Coulmont et Dormagen, 2017).
13Enfin, le profil AP1 est davantage diffus spatialement, tandis que AP2 se concentre principalement au sud de la ville (notamment au sein du quartier Bréquigny), tous deux dans des espaces populaires. Ces derniers se partagent entre, d’un côté, des votes proches de la moyenne communale et plus élevés pour A. Hidalgo (secondairement pour N. Dupont-Aignan, F. Roussel ou encore N. Arthaud) et la présence de classes populaires plutôt stabilisées (âgées de 40 ans et plus, peu diplômées mais propriétaires de leur logement (à l’inverse de AP2 et AP3), occupant des emplois stables) pour le profil AP1. De l’autre côté, le profil AP2 se caractérise par une surreprésentation des votes M. Le Pen et de l’abstention, ces deux comportements étant associés à la présence de classes populaires précarisées (surreprésentation d’ouvrier·ères, d’employé·es et de chômeur·euses) peu diplômées, locataires du parc HLM ; montrant des similarités avec le profil AP3 plutôt âgées (55 ans et plus, à l’inverse de AP3).
14Dans une perspective comparative, les configurations du paysage électoral identifiées présentent des traits communs avec celles des grandes aires urbaines situées au sein de la même strate dans la hiérarchie urbaine, effet de la tertiairisation des économies urbaines qui rend similaires les structures sociales. Le cas rennais est toutefois marqué par un ancrage ancien à gauche et par la marginalisation de l’extrême droite, dynamique soutenue notamment par la présence importante d’une population jeune et diplômée. Enfin, l’analyse des résultats confirme et illustre le fait que le vote est, en partie, un élément traduisant des positions sociales, et inégalités associées. Ils appellent également à la vigilance, les écarts varient parfois seulement de quelques points et doivent donc être interprétés à l’aune des contextes locaux.
Notes
1 Les résultats présentés et traités dans cette planche sont calculés en pourcentages rapportés au nombre d’inscrits, et non rapportés au nombre de suffrages exprimés. Cela permet de considérer pleinement l’expression de l’abstention, du vote blanc et nul comme des comportements politiques (bien que ces derniers ne soient pas institutionnalisés comme tels). C’est également une condition dès lors que l’on s’intéresse aux inégalités sociales et la manière dont elles s’articulent aux enjeux politiques (Rivière, 2022).
2 Une Classification Hiérarchique Ascendante (CAH) est réalisée dans un second temps, en se basant sur quinze variables, correspondant aux résultats des quinze comportements électoraux possibles lors du premier tour du scrutin présidentiel 2022 (abstention, vote blanc, vote nul, puis les votes en faveur des douze candidat·es). La CAH donne un aperçu synthétique du paysage électoral rennais en produisant une typologie des bureaux de vote qui peut être cartographiée. Pour chaque classe, le profil sociologique moyen des habitant·es a été établi.
3 On peut mentionner également l’écoquartier de la Courrouze, ou encore des transitions vers l’habitat des berges de la Vilaine à l’ouest du mail François Mitterrand (quartier Moulin du Compte, à proximité de la confluence de l’Ille et de la Vilaine) par le biais de projets d’aménagement.
Pour citer ce document
Sandra Arribehaute, 2026 : « Une géographie de l’élection présidentielle de 2022 à Rennes », in B. Bisson, B. Mericskay, O. David, A. Lepetit & V. Deborde Atlas social de la métropole rennaise [En ligne], eISSN : 2999-2923, mis à jour le : 27/02/2026, URL : https://atlas-social-de-rennes.fr:443/index.php?id=1656, DOI : https://doi.org/10.48649/asdr.1656.
Autres planches in : Organisation territoriale et politique
Bibliographie
Braconnier Céline, Coulmont Baptiste et Dormagen Jean-Yves, « Toujours pas de chrysanthèmes pour les variables lourdes de la participation électorale. Chute de la participation et augmentation des inégalités électorales au printemps 2017 », Revue française de science politique, vol. 67, n° 6, 2021, p.1023-1040, DOI : 10.3917/rfsp.676.1023
Giblin Béatrice, « Une nouvelle géopolitique électorale ? », Hérodote, vol. 112, n° 1, 2021, p.62-80, 10.3917/her.187.0003
Pasquier Romain et Tellier Thibault, 2020, Sociologie de Rennes, La Découverte.
Rivière Jean, 2022, L’illusion du vote bobo : configurations électorales et structures sociales dans les grandes villes françaises, Presses Universitaires de Rennes.
Mots-clefs
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Résumé
Au niveau national, Rennes constitue un bastion socialiste stable et dominé par une coalition de gauche au pouvoir municipal depuis les années 1970. Il s’agit aussi d’une des villes les moins inégalitaires de France et sa métropole, une des moins pauvres et ségrégées (Pasquier et Tellier, 2020). C’est cependant dans la ville-centre de la métropole que la pauvreté se concentre, notamment pour les jeunes, et que les inégalités de revenus sont les plus importantes. Cette planche se propose d’observer comment ces tensions et inégalités sociales se traduisent dans les urnes, par l’analyse localisée des résultats électoraux du premier tour du scrutin présidentiel 2022 à l’échelle fine des bureaux de vote.
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