Atlas social de la métropole rennaise

Un territoire mosaïque

WAR! et les contradictions de la gestion de l'art urbain à Rennes

par Annie Ouellet

planche publiée le 01 septembre 2026

La frontière entre les tags à effacer et le street art à valoriser, est souvent ténue. À ce sujet, l’artiste WAR! brouille volontiers les pistes. En effet, bien qu’il travaille principalement en « vandale », il réalise également des commandes (publiques et privées). Ses œuvres, même réalisées hors cadre légal, ne sont pas effacées par le service « anti-graffiti » de la Ville de Rennes. Aussi, quand l’art de WAR! devient plus subversif, le traitement qui lui est réservé pousse à l’extrême les contradictions dans la « gouvernance des graffitis » (Vaslin, 2021).

WAR! : vandale ou artiste emblématique de Rennes ?

1À Rennes, comme dans de nombreuses villes françaises et européennes, la gouvernance du street art oscille entre valorisation et répression : subventions aux associations, visites guidées pour le public, mais aussi effacement des œuvres réalisées hors cadre légal par le Service Propreté de la Ville (cf. Planche « La gouvernance ambivalente du street art à Rennes »). Dans cet écosystème, l’artiste WAR! se distingue en incarnant plus que tout autre, les contradictions de cette politique.

2WAR! s’installe à Rennes en 2009 où il peint, presque toujours de manière illégale, des éléments de la faune ou de la flore. Parmi ses œuvres les plus emblématiques, on peut mentionner l’hermine de la rue Victor Hugo ou le coquelicot du boulevard de la Liberté (photos 1A et AB).

Photo 1A

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Hermine, rue Victor Hugo (photo prise le 21 février 2026)

Photo 1B

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Coquelicot, boulevard de la Liberté (photo prise le 4 avril 2025)

Photos : Annie Ouellet - CC BY-NC-ND 4.0

3WAR! compte parmi les street artists dont le travail est connu et identifié par les Rennais·es. Il a même vu son portrait réalisé par un autre artiste (Aéro) à La Courrouze (photo 2).

Photo 2 : Portrait de WAR! par Aéro, La Courrouze

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Photo : Annie Ouellet - CC BY-NC-ND 4.0, photo prise le 5 juillet 2025

4Il est aussi parfois surnommé « le Banksy breton » (Collectif Alternatives, 2019) en référence au célèbre artiste britannique. La comparaison entre WAR! et Banksy repose à la fois sur leur célébrité, malgré un anonymat préservé, et sur la protection exceptionnelle dont bénéficient leurs œuvres1. WAR! semble en effet jouir d’un statut particulier à Rennes. Ses œuvres ne sont pas effacées par l’équipe « anti-graffiti » de la Ville (cf. Planche « La gouvernance ambivalente du street art à Rennes »), elles seraient même « nettoyées » lorsque « toyées »2 par d’autres graffeur·euses / tageur·euses. Il est ainsi possible d’observer des œuvres de WAR! qui ont aujourd’hui plus de dix ans, une longévité rare dans l’univers du street art (photos 3A et 3B).

Photo 3A

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Martin-pêcheur, angle boulevard Laënnec et rue Dupont-des-Loges (photo prise le 8 novembre 2025)

Photo 3B

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Piranha, Pont Laënnec (photo prise le 18 janvier 2026)

Photos : Annie Ouellet - CC BY-NC-ND 4.0. Les œuvres datent respectivement de 2014 et 2012

5WAR! exerce donc essentiellement son art hors cadre légal. Toutefois, il ne refuse pas la réalisation des commandes. Par exemple, il a peint en 2021 les deux hermines géantes du Roazhon Park3 (photo 4A) et, en 2022, son projet de séquoia a été sélectionné dans le cadre d’une commande d’art public (photo 4B). Par ailleurs, il participe à des événements publics valorisant son travail (par exemple une séance de dédicaces dans le cadre de la parution de l’ouvrage de Cyrille Gouyette, WAR! ou la ville sauvage, au Couvent des Jacobins).

Photo 4A

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Exemple de commande réalisée par WAR! : Hermine, Roazhon Park (photo prise le 17 janvier 2026)

Photo 4B

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Exemple de commande réalisée par WAR! : Séquoia, rue de Saint-Malo (photo prise le 21 février 2026)

Photos : Annie Ouellet - CC BY-NC-ND 4.0

Un artiste engagé… dont les messages deviendraient trop subversifs ?

6WAR! n’a jamais dissimulé son engagement artistique. À maintes reprises, il a expliqué vouloir éveiller les consciences par le biais de son art, au sujet de la fragilité de la nature et ce que l’Humain lui fait subir. Mais, plus récemment, son art a changé. Il devient plus revendicatif et subversif, s’éloignant de ses premières créations.

7Depuis 2024, WAR! peint essentiellement des colibris. Si ces derniers font référence à la légende voulant que chaque action compte et participe d’un changement global, les colibris de WAR! n’œuvrent pas à « éteindre un feu, une goutte d’eau à la fois », mais sont plutôt porteurs de révolte. Plusieurs d’entre eux tiennent une allumette dans leur bec, visant donc bien à allumer le feu (par exemple, celui de la passerelle Odorico) (photo 5). D’autres semblent défendre le droit de tous les peuples à disposer d’eux-mêmes, à l’instar du colibri portant un drapeau palestinien (à proximité du pont St-Hélier) ou celui portant un drapeau Kanak (rue de Brest).

Photo 5 : Colibri avec allumette, passerelle Odorico

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Photo : Annie Ouellet - CC BY-NC-ND 4.0. Photo prise le 27 mai 2026

8Enfin, rue de Carthage, un colibri allumette au bec est accompagné d’un message en forme d’acrostiche :

9 All
Colibris
Are
Beautiful

10Formant « ACAB » (All Cops Are Bastards) dans une lecture verticale, ces quatre lettres ont rapidement été effacées par l’équipe municipale dédiée à l’effacement à l’été 2024 (photo 6). Toutefois, le reste du texte et le colibri sont restés intacts. Cet effacement partiel a eu pour effet d’attiser la curiosité des passant·es4. Plutôt que de faire oublier l’œuvre, cette intervention a concentré l’attention sur ce qui restait visible, illustrant ainsi « l’effet Streisand » (plus on tente de faire disparaître une information, plus on en amplifie la diffusion et l’intérêt).

Photo 6 : Colibri, rue de Carthage

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Photo : Annie Ouellet - CC BY-NC-ND 4.0. Photo prise le 3 avril 2025

À la suite de l’effacement des quatre lettres formant « ACAB »

11Plusieurs mois après, au printemps 2025, le reste du texte a subi le même sort, laissant seulement l’oiseau, amputé de sa dimension politique (photo 7A). Le drapeau Kanak a récemment subi la même censure (été 2025) (photo 7B).

Photo 7A

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Colibri, rue de Carthage à la suite de l’effacement complet du texte (photo prise le 21 février 2026).

Photo 7B

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Colibri, rue de Brest à la suite de l’effacement du drapeau Kanak (photo prise le 6 juillet 2025)

Photos : Annie Ouellet - CC BY-NC-ND 4.0.

12Il importe de souligner ici que les graffitis et tags injurieux sont effacés plus rapidement. Alors que le service dédié de la Ville doit intervenir sous dix jours, ce délai est réduit à 48 heures s’il y a un caractère injurieux. Cette règle expliquerait la suppression rapide des lettres formant « ACAB ». Néanmoins, l’effacement ultérieur du reste du texte (« _ll _olibris _re _eautiful ») et du drapeau Kanak pose question. Si l’illégalité justifie cette action, pourquoi alors laisser intacts les colibris, eux aussi réalisés hors cadre légal ? Est-ce la dimension politique et engagée qui est envisagée comme gênante par la Ville ? Il nous a été confirmé à l’été 2025 par les services de la Ville, que toutes mentions « Free Gaza » ou « Free Palestine » étaient considérées comme relevant de l’injure (devant donc être effacées sous 48 heures). Ainsi, bien que les services dédiés n’aient pas confirmé explicitement, on peut supposer que les drapeaux palestiniens ou kanaks ne seraient pas non plus les bienvenus dans l’espace public rennais5. La persistance du colibri au drapeau palestinien de la rue St-Hélier ne serait due qu’à la difficulté d’y accéder (photo 8).

Photo 8 : Colibri peint sur la façade d’un immeuble, boulevard Solférino

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Photo : Annie Ouellet - CC BY-NC-ND 4.0. Photo prise le 20 février 2026

Une barrière (au centre de l’image) en interdit l’accès. Vue depuis le pont Saint-Hélier.

13Le cas de WAR! met en lumière les choix opérés par la Ville en matière de gouvernance de l’art urbain. Comme dans d’autres villes, la mairie de Rennes efface, via son service dédié, les tags et graffitis réalisés de manière illégale. Pourtant, l’exemple de cet artiste révèle une sélection arbitraire : parmi les œuvres dites « vandales », certaines jugées suffisamment esthétiques ou neutres, obtiennent le droit de subsister et sont même valorisées, tandis que d’autres, perçues comme trop politiques, contestataires ou subversives, sont effacées. Après effacement des messages et des drapeaux, les colibris géants dépourvus de leur dimension politique deviennent ainsi inoffensifs.

Notes

1 Certaines œuvres de Banksy sont protégées par l’application d’un plexiglas, comme par exemple une de ses créations à Marseille depuis juin 2025 (Article du quotidien La Provence du 06/06/25)

2 Terme utilisé dans l’univers des graffeur·euses pour désigner le fait de recouvrir un graffiti par un autre

3 Commande réalisée pour le Stade Rennais Football Club (https://www.staderennais.com/actualites/le-club/quand-war-donne-vie-au-blason-rouge-et-noir, consulté le 31 août 2026)

4 À plusieurs reprises, l’autrice a pu observer des passant·es s’arrêtant devant l’œuvre et s’interrogeant à voix haute sur le message initial

5 À la suite d’un article publié par Alter1Info, à propos de la disparition du drapeau Kanak, le site mentionne cette réponse de la Direction de la voirie : « Bonjour, l’effacement du drapeau a bien été fait par notre service. L’effacement du drapeau a été fait car il n’avait rien à voir avec l’œuvre du colibri  » (https://alter1fo.com/cacher-ce-drapeau-kanak-war-rennes-148086, consulté le 31 août 2026)

Pour citer ce document

Annie Ouellet, 2026 : « WAR! et les contradictions de la gestion de l'art urbain à Rennes », in B. Bisson, B. Mericskay, O. David, A. Lepetit & V. Deborde Atlas social de la métropole rennaise [En ligne], eISSN : 2999-2923, mis à jour le : 01/09/2026, URL : https://atlas-social-de-rennes.fr:443/index.php?id=1701, DOI : https://doi.org/10.48649/asdr.1701.

Autres planches in : Culture, Arts, Identité

Photo : A. Ouellet, 2025 - CC 4.0 BY-NC-ND.

La gouvernance ambivalente du street art à Rennes : entre effacement et mise en valeur

par Annie Ouellet

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Figure : © Agent Paper, 2021.

Les composantes de l’identité rennaise mises en carte

par Charles-Édouard Houllier-Guibert

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Bibliographie

Collectif Alternatives, 2019, Guide du street art en France, Édition Alternatives, 160 p.

Vaslin Julie, 2021, Gouverner les graffitis, Presses universitaires de Grenoble, 133 p.

Annie Ouellet

Maitresse de conférences, UBO, Laboratoire Géoarchitecture - Territoires-Urbanisation-Biodiversité-Environnement (EA 7462)

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Résumé

La frontière entre les tags à effacer et le street art à valoriser, est souvent ténue. À ce sujet, l’artiste WAR! brouille volontiers les pistes. En effet, bien qu’il travaille principalement en « vandale », il réalise également des commandes (publiques et privées). Ses œuvres, même réalisées hors cadre légal, ne sont pas effacées par le service « anti-graffiti » de la Ville de Rennes. Aussi, quand l’art de WAR! devient plus subversif, le traitement qui lui est réservé pousse à l’extrême les contradictions dans la « gouvernance des graffitis » (Vaslin, 2021).

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