La gouvernance ambivalente du street art à Rennes : entre effacement et mise en valeur
par Annie Ouellet
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Capitale bretonne jeune, dynamique et marquée par une forte vie culturelle, Rennes constitue un terreau favorable au développement du street art. La Ville et Destination Rennes 1encouragent cette forme d’art à travers le soutien d’associations visant à la valoriser ou encore par la mise en place de visites guidées dédiées à ce thème. Toutefois, le statut du street art à Rennes demeure ambivalent, entre dégradations à effacer et œuvres à valoriser dans le cadre de pratiques ludo-touristiques.
Petit guide de compréhension du graffiti et du street art
1Longtemps perçu comme une pratique marginale, le street art connaît depuis une vingtaine d’années un net changement de statut. À Rennes, comme dans d'autres métropoles françaises, les graffitis, fresques et autres collages se sont progressivement imposés comme des formes d'expression artistique légitimes, au point d'être intégrés dans des politiques urbaines et culturelles.
2Le graffiti, considéré comme l’ancêtre du street art contemporain, naît à la fin des années 1960 sur la côte Est étasunienne. D’abord cantonné aux tags, l’art du graffiti se développe formellement dans les décennies suivantes et se diffuse internationalement. Son arrivée en France remonte aux années 1980. Cette pratique artistique urbaine évolue également en matière de techniques et outils mobilisés, passant de la seule bombe aérosol aux pinceaux, pochoirs, collages, etc.
3Il importe aussi de préciser que l’on peut distinguer les productions de street art selon leur légalité. Relèvent ainsi de l’illégalité les tags, graffitis ou autres formes de street art réalisés sans autorisation. Parallèlement à ces « œuvres vandales », on retrouve des œuvres licites, essentiellement réalisées sur des murs autorisés ou dans le cadre de commandes.
4À Rennes, une équipe relevant de la Direction de la voirie est dédiée à l’effacement des tags et graffitis réalisés illégalement (le terme « art » n’étant jamais employé par ce service). La tâche à accomplir est importante car plus de 30 000 m² de tags et graffitis sont effacés chaque année avec un budget alloué qui dépasse les 800 000 Є. Deux méthodes permettent d’identifier les éléments à effacer : une plateforme de signalement accessible aux citoyens·ne·s, et le travail de deux agents recenseurs dédiés à cette tâche. L’effacement en hauteur nécessitant davantage de temps et de moyens (par exemple l’usage d’une nacelle), l’équipe « anti-graffiti » intervient prioritairement dans une limite de 3 mètres de hauteur2.
Figure 1 : Tag, graffiti et street art : définitions et illustrations
Photos : Annie Ouallet, CC BY-NC-ND 4.0
Un soutien au street art réalisé dans un cadre légal
5Dans le cadre du budget participatif mis en place par la Ville de Rennes depuis 2015, plusieurs projets relevant du street art ont été choisis par les Rennais·e·s et ont ainsi pu bénéficier d’un soutien financier de la part de la mairie. C’est entre autres le cas du projet Safari Graffiti, un abécédaire animalier réalisé par des street artists en 2022 (photos 1 et 2).
Photos : Annie Ouellet - CC BY-NC-ND 4.0
Deux œuvres réalisées dans le cadre du projet Safari Graffiti. Capucins par Poire (photo 1), rue des Munitionnettes, Pavillon Courrouze (avril 2025) et Tortue par Tom Nelson (photo 2), rue Ferdinand de Lesseps (janvier 2026)
6La Ville apporte aussi son soutien financier à trois associations : ASARUE, Teenage Kicks et M.U.R. de Rennes. L’ASARUE a essentiellement pour mission de permettre aux graffeur·euse·s de s’exprimer en toute légalité par le biais de murs d’expression libres et de répertorier ces derniers (liste et carte des murs autorisés). L’association Teenage Kicks organise depuis 2013, une biennale d’art urbain et soutient des artistes dans le montage de projet. Elle propose également des ateliers d’initiation au street art pour tous publics et participe à la valorisation de cet art par le biais de visites guidées. Depuis 2019, Rennes a aussi son M.U.R. (Modulable, Urbain, Réactif), projet porté par l’association du même nom. L’objectif des M.U.R. est d’offrir à des street artists un espace d’expression légal et de permettre aux riverain·e·s et visiteur·euse·s de découvrir des créations régulièrement renouvelées (8 œuvres par an actuellement). Le M.U.R. de Rennes est l’un des seuls espaces permettant des créations dans un cadre légal dans l’hypercentre (avec le mur de la rue d’Échange).
7En matière d’espaces permettant la réalisation de graffiti ou street art dans un cadre légal, il y a donc les murs autorisés (comme ceux répertoriés par l’ASARUE) où tout le monde peut graffer et, ceux qui font l’objet d’une direction artistique (comme le M.U.R. de Rennes)3 4 .
Photos : Annie Ouellet - CC BY-NC-ND 4.0
8Enfin, depuis 2022, la Ville a fait le choix d’avoir une commande d’art public orientée street art tous les deux ans. Deux projets ont jusqu’à présent vus le jour dans ce cadre : le séquoia de l’artiste WAR! (rue de Saint-Malo) et un projet réalisé dans l’enceinte de l’ancienne prison Jacques-Cartier (porté par Teenage Kicks).
Le statut ambigu du street art dans le centre-ville rennais
9Le centre-ville de Rennes, fréquenté par les touristes, représente un espace stratégique pour la valorisation du street art. Pourtant, sa dimension patrimoniale en limite les possibilités : en effet ce secteur est soumis à des règles strictes de conservation, notamment la protection au titre des abords de Monuments Historiques et le Plan de Sauvegarde et de Mise en Valeur (PSMV). Ces contraintes rendent particulièrement complexe l’autorisation de murs dédiés au street art, contrairement à d’autres quartiers de la ville.
10Par ailleurs, le centre-ville se distingue par son rôle pionnier dans l’offre touristique liée au street art. Les visites guidées, aujourd’hui proposées dans toute la ville par Destination Rennes, y ont vu le jour en premier. Leurs parcours, variables selon les guides, dépendent surtout de la disponibilité des œuvres, par nature éphémères.
11Lors d’une visite guidée street art du centre de Rennes réalisée en avril 2025, sur seize lieux d’arrêt commentés (portant sur une ou plusieurs œuvres), seuls trois se concentraient sur des œuvres réalisées dans un cadre légal (carte 1). La mise en valeur du street art en centre-ville s’appuie donc principalement sur ses formes « vandales ». Ainsi, une même « œuvre » serait considérée à supprimer par le service propreté de Rennes alors qu’elle peut acquérir le plein statut d’œuvre mise en valeur lors d’une visite guidée. Destination Rennes demande toutefois aux guides de préciser pendant les visites : le cadre dans lequel l’œuvre a été créée (légal ou illégal) ; les coûts de nettoyage pour la municipalité ; les risques encourus par les graffeur·euse·s (possibles poursuites judiciaires).
Carte 1 - Circuit de la visite guidée (proposée par Destination Rennes) du 16 avril 2025
https://umap.openstreetmap.fr/fr/map/visite-guidee-street-art-a-rennes_1350303Crédits : Ouellet A., Lepetit A., Géoarchitecture et ESO-Rennes, 2026.
Visite guidée « Le street art dans le cœur historique le 16 avril 2025 » (proposée par Destination Rennes). En rouge : œuvres réalisées dans un cadre légal. En bleu : œuvres réalisées dans un cadre non légal.
12Rue d’Échange, l’une des façades du couvent des Jacobins, récemment rénové et accueillant depuis 2018 le Centre des congrès de Rennes, était régulièrement recouverte de tags. Considérant que ces tags impactaient négativement l’image de destination de tourisme et de congrès développée par la collectivité, Destination Rennes a fait appel à l’association locale M.U.R. pour assurer la direction artistique de ce mur (photo 5). Il s’agit en fait d’une palissade de bois permettant à la fois de protéger le bâtiment (classé au titre des Monuments Historiques) et d’offrir un espace de création à des street artists dans un cadre légal.
Photo : Annie Ouellet - CC BY-NC-ND 4.0
Œuvre de l’artiste Alexandre Bouchon, visible à l’été 2025 sur le mur du Couvent de Jacobins, rue d’Échange (juillet 2025)
13La volonté politique d’invisibiliser ou à l’inverse de valoriser certaines pratiques artistiques peut s’exprimer différemment selon les époques, les territoires, les sensibilités politiques. Mais ces deux choix peuvent aussi co-exister comme à Rennes en 2025 au regard du street art. Le soutien de cette forme d’art peut être perçu comme une forme d’ouverture et une volonté de prôner la diversité des formes d’expression artistique. Il est néanmoins légitime de s’interroger quant au cadre institutionnalisé et au caractère contrôlé et dépolitisé des œuvres valorisées ou seulement tolérées par les services de la Ville, tandis que d’autres, jugées trop subversives seront supprimées (voir planche à suivre au sujet de l'artiste WAR!).
Notes
1 Destination Rennes est une société publique locale (SPL), qui œuvre à développer l’attractivité de la métropole
2 Cette limite est propre à chaque municipalité, en fonction notamment des équipements dont les équipes disposent. Par exemple, à Paris la limite est fixée à 4 mètres de hauteur (Vaslin, 2021)
3 Les artistes sont sélectionné.e.s par l’association mais ces dernier·ère·s sont entièrement libres au niveau des œuvres créées
4 En plus des murs autorisés et programmés (avec une direction artistique), il y a aussi les œuvres légales réalisées soit dans le cadre de commandes ou dans le cadre de la biennale Teenage Kicks
Pour citer ce document
Annie Ouellet, 2026 : « La gouvernance ambivalente du street art à Rennes : entre effacement et mise en valeur », in B. Bisson, B. Mericskay, O. David, A. Lepetit & V. Deborde Atlas social de la métropole rennaise [En ligne], eISSN : 2999-2923, mis à jour le : 13/03/2026, URL : https://atlas-social-de-rennes.fr:443/index.php?id=1686, DOI : https://doi.org/10.48649/asdr.1686.
Autres planches in : Culture, Arts, Identité
Bibliographie
Garcia Lisa, 2023, Le street art. Du tag à l’art urbain institutionnel, Clermont-Ferrand, Presses universitaires Blaise Pascal, 63 p.
Le Guillermic Erwan et Morvan David, 2017, J’irai graffer sur vos murs , [Film] https://www.youtube.com/watch?v=p0y_14r45xI
Vaslin Julie, 2021, Gouverner les graffitis, Presses universitaires de Grenoble, 133 p.
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Capitale bretonne jeune, dynamique et marquée par une forte vie culturelle, Rennes constitue un terreau favorable au développement du street art. La Ville et Destination Rennes 1encouragent cette forme d’art à travers le soutien d’associations visant à la valoriser ou encore par la mise en place de visites guidées dédiées à ce thème. Toutefois, le statut du street art à Rennes demeure ambivalent, entre dégradations à effacer et œuvres à valoriser dans le cadre de pratiques ludo-touristiques.
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